
Contrairement à l’idée reçue d’une simple « tolérance », l’harmonie interreligieuse à La Réunion n’est pas un état passif. Elle est le fruit d’un pacte social actif, une « grammaire du respect » vécue au quotidien à travers des rituels, des codes alimentaires et linguistiques partagés. Ce n’est pas l’absence de différences qui crée la paix, mais la construction délibérée de ponts pour les célébrer ensemble.
Dans un monde où les actualités dépeignent trop souvent des tensions identitaires et religieuses, l’idée d’une église, d’une mosquée et d’un temple tamoul partageant la même rue peut sembler une utopie. Pour le visiteur dont le regard a été façonné par ces conflits, La Réunion apparaît comme une anomalie fascinante, une énigme. On évoque souvent le « melting-pot » ou la « mosaïque culturelle » pour décrire cette île de l’océan Indien. Ces termes, bien que justes, restent en surface. Ils décrivent le résultat, mais taisent le processus.
La tentation est grande d’attribuer cette coexistence pacifique à une vague « tolérance ». Pourtant, ce mot est trop faible. Tolérer, c’est supporter l’autre. À La Réunion, la dynamique est plus profonde : il s’agit d’intégrer l’autre. Et si la véritable clé n’était pas l’effacement des différences, mais au contraire, la création d’un ensemble de règles et de rituels pour les reconnaître et les honorer ? C’est la thèse de ce voyage au cœur du « vivre-ensemble » réunionnais. Nous n’allons pas seulement constater la paix, nous allons en disséquer les mécanismes.
Cet article propose une immersion dans ce pacte social actif. Nous explorerons comment les festivités publiques deviennent des scènes de partage, comment les mots créent des ponts, comment un simple pique-nique se transforme en liturgie sociale et comment les lieux sacrés, loin d’être des forteresses, deviennent des écoles du respect mutuel. Il s’agit de comprendre la grammaire invisible qui régit cette harmonie unique, une leçon d’humanité précieuse pour tout voyageur.
Pour saisir les multiples facettes de ce modèle unique, cet article s’articule autour des pratiques concrètes qui façonnent le quotidien réunionnais. Le sommaire ci-dessous vous guidera à travers les piliers de ce vivre-ensemble exceptionnel.
Sommaire : Décryptage du vivre-ensemble réunionnais
- Dipavali ou Nouvel An Chinois : comment participer aux festivités publiques en tant que spectateur ?
- Yab, Cafre, Malbar, Zarab : que signifient ces termes communautaires et sont-ils péjoratifs ?
- Pique-nique créole : pourquoi est-ce une institution sociale de partage le dimanche ?
- L’erreur de manger du bœuf devant un pratiquant hindou ou du porc devant un musulman
- Cimetière marin de Saint-Paul : pourquoi les tombes sont-elles fleuries et tournées vers la mer ?
- Pieds nus et cuir interdit : quelles sont les règles strictes à respecter pour franchir le seuil ?
- Kosa ou fé : quelques expressions créoles indispensables pour briser la glace avec les locaux
- Pourquoi les temples tamouls sont-ils si colorés et que représentent les statues sur le toit ?
Dipavali ou Nouvel An Chinois : comment participer aux festivités publiques en tant que spectateur ?
Le pacte social réunionnais ne se contente pas de faire coexister les calendriers religieux ; il les fusionne en un agenda festif commun. Des événements comme le Dipavali, la fête des lumières hindoue, ou le Nouvel An Chinois, ne sont pas des célébrations communautaires fermées. Ce sont des invitations ouvertes à toute l’île. Participer en tant que spectateur, c’est déjà être un acteur du vivre-ensemble. L’exemple du Dipavali de Saint-André est particulièrement éloquent. Chaque année, des dizaines de milliers de personnes de toutes origines et confessions se pressent pour admirer le grand défilé de chars lumineux et de danseurs. C’est un spectacle total où la spiritualité hindoue est partagée comme un patrimoine commun, et non comme un dogme exclusif.
Cette participation massive n’est pas un hasard. Les organisateurs conçoivent l’événement pour être inclusif, avec des villages artisanaux (Mêla), des ateliers ouverts à tous (henné, mandalas) et des distributions de spécialités sucrées. Accepter un « bonbon piment » ou un « gâteau la cire », c’est participer à un acte de partage qui transcende les barrières. Les chiffres confirment ce succès : voir des foules immenses se rassembler pour une fête religieuse qui n’est pas la leur est une image puissante. Pour preuve, l’édition 2023 du Dipavali de Saint-André a attiré près de 20 000 visiteurs, un chiffre qui témoigne de l’appropriation collective de ces événements.
Pour le visiteur, l’essentiel est de comprendre que sa simple présence curieuse et respectueuse est une contribution. Il n’est pas un intrus, mais un invité. En se positionnant le long de l’avenue pour regarder le défilé, il ne fait pas que regarder un spectacle exotique ; il prend part à une liturgie sociale où la joie d’une communauté devient la joie de tous. C’est là que le pacte devient visible : dans les sourires échangés, les photos prises ensemble et l’émerveillement partagé devant la beauté d’une culture offerte, et non imposée.
Yab, Cafre, Malbar, Zarab : que signifient ces termes communautaires et sont-ils péjoratifs ?
Le vocabulaire utilisé pour désigner les différentes composantes de la population réunionnaise peut dérouter, voire inquiéter le visiteur. Des termes comme Yab (descendants des colons blancs modestes des hauts de l’île), Cafre (d’origine africaine ou malgache), Malbar (d’origine indienne et de confession hindoue), Zarab (indiens musulmans) ou Sinoi (d’origine chinoise) sont omniprésents. Dans un contexte métropolitain, de telles assignations pourraient être perçues comme péjoratives ou réductrices. À La Réunion, leur usage est plus complexe et infiniment plus nuancé. Ils sont moins des étiquettes que des marqueurs d’une histoire, d’un héritage, revendiqués sans hostilité.

Comme le souligne une observatrice de la vie locale, « ici, tout le monde a des amis kaf, yab, zoreil, malbar, zarab ou sinoi ». Cette familiarité montre que les termes ne sont pas conçus pour diviser, mais pour nommer les fils colorés qui composent la natte réunionnaise. L’intention derrière le mot est primordiale. Bien sûr, comme dans toute société, un mot peut être utilisé avec malveillance, mais dans l’usage courant et amical, il est descriptif. Il raconte une histoire de peuplement faite de vagues successives : colonisation, esclavage, engagisme. Reconnaître ces termes, c’est reconnaître l’histoire complexe de l’île. Le véritable ciment est que, par-delà ces origines, tous se définissent d’abord comme Créoles, c’est-à-dire, appartenant à La Réunion.
Étude de cas : Le syncrétisme identitaire des « Malbars »
Une étude sur la communauté « Malbar » illustre parfaitement cette complexité. Loin d’être un groupe monolithique, une majorité de Malbars pratique un double culte, à la fois hindou et catholique, célébrant souvent deux mariages. Cette double appartenance, héritage de l’histoire de l’engagisme, montre comment le terme a évolué pour devenir un marqueur identitaire qui dépasse la religion. L’étude note également que le système des castes, si structurant en Inde, n’a pas survécu à la traversée, les engagés n’ayant eu aucun intérêt à le recréer. Cela démontre une capacité unique à redéfinir son identité en fonction du nouveau contexte, un pilier du syncrétisme réunionnais.
Plutôt que de craindre de commettre un impair, le visiteur est invité à écouter. Il constatera que ces mots sont le plus souvent employés avec une forme de tendresse, comme des surnoms au sein d’une très grande famille. Ils sont la preuve que l’on peut nommer la différence sans en faire une barrière.
Pique-nique créole : pourquoi est-ce une institution sociale de partage le dimanche ?
Si l’on devait choisir un seul rituel pour incarner le vivre-ensemble réunionnais, ce serait sans doute le pique-nique du dimanche. Bien plus qu’un simple repas en plein air, c’est une véritable institution, une liturgie sociale où se pratique le pacte de respect mutuel. Le dimanche, les plages, les bords de rivière et les aires aménagées des hauts de l’île se transforment en une immense salle à manger à ciel ouvert. Des familles de toutes origines installent leurs marmites, déploient leurs nappes et partagent bien plus qu’un repas : un moment de convivialité qui est le cœur battant de la culture créole.
Ce qui rend ce rituel si spécial, c’est qu’il se déroule dans un espace neutre et sacralisé. L’aménagement même du territoire encourage cette pratique. En effet, ce n’est pas un phénomène spontané mais une pratique soutenue par une véritable politique publique. Selon l’Office National des Forêts, La Réunion compte 350 aires de pique-nique officielles qui accueillent plus de 2 millions de personnes par an. Ces espaces, équipés de kiosques, de tables et de foyers pour le barbecue, deviennent des microcosmes du vivre-ensemble. Sous le même kiosque, un carry poulet halal peut côtoyer un rougail saucisses (à base de porc) et des plats végétariens pour les amis hindous. La gestion des interdits alimentaires se fait naturellement, avec une intelligence situationnelle remarquable.
Le pique-nique est le lieu où la « grammaire du respect » s’exerce de la manière la plus visible. On ne s’impose pas, on propose. « Gout’ un peu ! » (« Goûte un peu ! ») est une phrase clé, une invitation à franchir la frontière de sa propre marmite pour découvrir la cuisine de l’autre. C’est un échange constant, non seulement de nourriture, mais aussi de sourires, de musique et de discussions. Pour le voyageur, être témoin de ces scènes est une leçon puissante. Il y voit la démonstration que le partage ne nécessite pas d’effacer les identités, mais de créer un cadre où elles peuvent coexister en toute sécurité et avec gourmandise.
L’erreur de manger du bœuf devant un pratiquant hindou ou du porc devant un musulman
Si le pique-nique est le théâtre du partage, la « grammaire du respect » qui le régit repose sur des règles précises, bien que souvent implicites. Le respect des interdits alimentaires est sans doute le pilier le plus important de ce pacte social. À La Réunion, il est impensable d’organiser un repas partagé sans prendre en considération les convictions religieuses de ses invités. La vache étant sacrée pour les hindous et le porc étant interdit pour les musulmans, la gestion de ces deux viandes est un marqueur fondamental de la civilité réunionnaise.
Cette attention n’est pas vécue comme une contrainte, mais comme une évidence, une marque d’affection et de respect. La question « Ou manz lo béf ? » (« Tu manges du bœuf ? ») est posée systématiquement et sans gêne avant de servir un plat. Elle n’est pas inquisitrice, elle est attentionnée. De même, lors des grands rassemblements, il y aura presque toujours une alternative à base de volaille ou de poisson, assurant que personne ne soit exclu du repas. Cette pratique va au-delà de la simple politesse ; c’est une reconnaissance active de l’identité de l’autre et une volonté de l’inclure dans la communion du repas.

Le visiteur doit comprendre que cette logique prévaut partout, du barbecue entre amis au buffet de mariage. Il ne s’agit pas de juger les croyances de l’autre, mais de créer un environnement où chacun peut se sentir à l’aise et respecté. La discrétion est également de mise : même si l’on consomme du porc, on évitera de le faire de manière ostentatoire si l’on sait qu’un ami musulman est présent. C’est cette somme de micro-attentions qui tisse, jour après jour, la toile solide du vivre-ensemble.
Votre checklist pour un repas partagé réussi à La Réunion
- Points de contact : Avant de servir, utilisez la question rituelle « Ou manz lo béf ? » pour verbaliser et respecter les interdits de chacun.
- Collecte de l’offre : Inventoriez votre menu pour toujours inclure une option « universelle » (volaille, poisson, végétarien) qui rassemble tous les convives.
- Cohérence de la présentation : Confrontez la disposition de la table aux valeurs de respect. Les plats « sensibles » (porc, bœuf) sont-ils présentés avec discrétion, sans ostentation ?
- Mémorabilité et ambiance : Analysez l’environnement sonore. Le volume de la musique est-il adapté et respectueux, notamment s’il coïncide avec un appel à la prière voisin ?
- Plan d’intégration : Pour les femmes, anticipez en gardant un foulard à portée de main, un geste simple qui permet d’accepter une invitation imprévue dans une mosquée ou un temple.
Cimetière marin de Saint-Paul : pourquoi les tombes sont-elles fleuries et tournées vers la mer ?
Le respect et le partage à La Réunion ne s’arrêtent pas aux vivants. Ils s’étendent aux morts, dans des lieux de mémoire qui transcendent les origines et les confessions. Le cimetière marin de Saint-Paul est sans doute l’exemple le plus poétique et le plus puissant de ce syncrétisme mémoriel. Les tombes, blanchies à la chaux, sont tournées vers l’océan, comme un dernier regard vers l’horizon d’où tous les ancêtres, qu’ils soient colons, pirates, esclaves ou engagés, sont arrivés. Ce n’est pas seulement un lieu de repos, c’est une page d’histoire à ciel ouvert.
Ce lieu illustre comment La Réunion a su créer un panthéon unique, unifiant des figures hétéroclites dans une même mémoire insulaire. Selon la légende, la tombe du célèbre pirate La Buse y côtoie celle du poète parnassien Leconte de Lisle, dont les cendres ont été rapatriées de Paris en 1977. Plus poignant encore, à proximité immédiate, un mémorial rend hommage aux ossements de plus de 2000 esclaves découverts lors de travaux en 2007. Pirates, poètes et esclaves, figures autrefois antagonistes, sont réconciliés dans ce même espace sacré, fleuri et balayé par les alizés. Chaque 20 décembre, jour de la « Fèt Kaf » commémorant l’abolition de l’esclavage, le lieu devient l’épicentre d’un hommage collectif qui unit toutes les communautés de l’île.
Cette capacité à créer une mémoire partagée à partir d’histoires douloureuses et contradictoires est un des secrets du pacte réunionnais. C’est une théologie pratique de la réconciliation. Comme le résume parfaitement une figure du dialogue inter-religieux local :
L’avenir du dialogue inter-religieux c’est mettre en avant ce que les religions ont en commun : la transcendance, l’ouverture à l’autre source de richesse, le partage d’une même terre et le respect de l’environnement.
– Monseigneur Gilbert Aubry, Évêque de La Réunion, Groupe de dialogue inter-religieux
Visiter ce cimetière, ce n’est pas seulement se promener dans un lieu pittoresque. C’est méditer sur la façon dont une société peut choisir de construire un récit commun à partir de ses fractures, transformant un champ de repos en un champ de paix.
Pieds nus et cuir interdit : quelles sont les règles strictes à respecter pour franchir le seuil ?
L’un des tests les plus concrets de la « grammaire du respect » réunionnaise se produit au seuil des lieux de culte. Franchir la porte d’une mosquée ou d’un temple tamoul n’est pas un acte anodin. C’est un geste qui demande une connaissance et une application de codes précis, démontrant une volonté sincère de ne pas heurter la sensibilité des croyants. Ces règles, loin d’être des barrières, sont des ponts qui permettent au non-pratiquant d’être accueilli avec bienveillance. La plus fondamentale de ces règles est de se déchausser. Que ce soit dans une mosquée ou un temple hindou, laisser ses chaussures à l’entrée est un signe universel d’humilité et de respect, symbolisant l’abandon des impuretés du monde extérieur.
Dans les temples tamouls, une règle supplémentaire s’ajoute : l’interdiction de tout objet en cuir. Cette proscription découle du caractère sacré de la vache dans l’hindouisme. Le visiteur averti veillera donc à ne porter ni ceinture, ni sac, ni bien sûr chaussures en cuir. L’histoire de la communauté musulmane, solidement ancrée, renforce cette culture du respect. La mosquée Noor-e-Islam de Saint-Denis, construite en 1905, est la première mosquée de France, bien avant celle de Paris. Cet héritage a permis d’établir très tôt des pratiques de coexistence, comme les journées portes ouvertes où les non-musulmans sont invités à découvrir les lieux et les rituels, à condition de se conformer aux codes vestimentaires et au déchaussage.
Le respect ne s’arrête pas à la tenue. À l’intérieur du lieu, d’autres codes s’appliquent :
- La tenue vestimentaire : Les épaules et les genoux doivent être couverts, en particulier pour les femmes.
- Le sens de la déambulation : Dans un temple hindou, on effectue la circumambulation (le tour des idoles) toujours dans le sens des aiguilles d’une montre.
- La gestuelle : On reçoit les offrandes (prasad) avec la main droite, et l’on veille à ne jamais pointer ses pieds vers les divinités.
Le respect de ces règles par les non-pratiquants n’est pas vu comme une simple formalité. C’est un acte de reconnaissance profonde qui ouvre toutes les portes et tous les sourires.
Kosa ou fé : quelques expressions créoles indispensables pour briser la glace avec les locaux
La langue est le premier véhicule du pacte social. À La Réunion, le créole réunionnais n’est pas un simple dialecte ; c’est le « Grand Égalisateur », la langue du cœur, du marché et du voisinage, qui transcende toutes les origines ethniques et religieuses. Si le français reste la langue officielle de l’administration et de l’école, le créole est celle de l’authenticité et de l’affectif. Pour le visiteur, maîtriser quelques expressions n’est pas un gadget touristique, mais une véritable clé d’entrée dans la culture locale, une marque de respect qui sera toujours appréciée.
Parler quelques mots de créole, c’est reconnaître l’identité profonde de l’île. Un simple « Oté ! » en guise de salutation, ou un chaleureux « Kosa ou fé ? » pour demander « comment ça va ? », peut transformer une interaction. C’est signifier à son interlocuteur qu’on le voit non pas comme un simple prestataire de service, mais comme une personne, avec sa culture et son histoire. L’expression « Mi respect a ou » (« Je te respecte ») va encore plus loin. Elle exprime une considération profonde pour l’autre, dans sa globalité. Cette langue, vivante et imagée, s’accompagne d’une gestuelle et d’une intonation qui en sont indissociables. Le sourire, le signe de tête, le ton musical sont aussi importants que les mots eux-mêmes.
Le tableau suivant présente quelques expressions fondamentales et leur valeur dans le contexte du dialogue interculturel.
| Expression créole | Traduction | Contexte d’usage | Valeur interculturelle |
|---|---|---|---|
| Oté ! | Salut ! | Salutation informelle universelle | Transcende toutes les origines |
| Mi respect a ou | Je te/vous respecte | Marque de considération profonde | Reconnaissance de l’autre dans sa différence |
| Kosa ou fé ? | Comment vas-tu ? | Prise de nouvelles bienveillante | Intérêt sincère pour l’autre |
| Ou manz lo béf ? | Tu manges du bœuf ? | Avant de servir un repas | Respect des interdits hindous |
| Salam/Namasté | Paix/Salutation respectueuse | Selon l’interlocuteur | Adaptation au background culturel |
Ces quelques mots sont des sésames. Ils ne garantissent pas de comprendre une conversation entière, mais ils ouvrent une brèche dans la barrière formelle entre le « zoreil » (le métropolitain) et le Créole, montrant une volonté d’aller à la rencontre de l’autre sur son propre terrain.
À retenir
- Le « vivre-ensemble » réunionnais n’est pas une tolérance passive mais un pacte social actif, entretenu par des rituels quotidiens.
- La « grammaire du respect » passe par des codes concrets : respect des interdits alimentaires, règles vestimentaires dans les lieux de culte, et usage de la langue créole.
- Les espaces et événements (pique-nique, festivals, cimetières) sont conçus comme des lieux de partage et de syncrétisme, où les différences sont célébrées et non effacées.
Pourquoi les temples tamouls sont-ils si colorés et que représentent les statues sur le toit ?
Pour le visiteur, les temples tamouls sont souvent le visage le plus spectaculaire de la diversité religieuse réunionnaise. Leurs tours pyramidales, ou Gopurams, éclatantes de couleurs vives, se découpent sur le vert intense de la végétation tropicale et le bleu de l’océan. Comprendre leur signification, c’est faire un pas de plus dans l’appréciation du pacte réunionnais : il ne s’agit pas seulement de respecter l’autre, mais aussi de comprendre la beauté et la logique de son univers symbolique.
Ces couleurs et ces statues ne sont pas de simples décorations. Le Gopuram fonctionne comme une « bande dessinée théologique » à ciel ouvert. Chaque statue représente une divinité, un démon ou une scène des grandes épopées hindoues comme le Ramayana ou le Mahabharata. Pour le fidèle, c’est un catéchisme visuel. Pour le visiteur, c’est une porte d’entrée dans une cosmogonie riche et complexe. Les divinités les plus représentées à La Réunion sont souvent Mourouga (dieu de la jeunesse et de la guerre), Ganesh (le dieu à tête d’éléphant qui lève les obstacles) et surtout Mariamen (ou Mariamman). La prééminence de cette déesse protectrice contre les épidémies s’explique par l’histoire sanitaire difficile de l’île, marquée par le paludisme et d’autres fléaux. C’est un exemple fascinant de la manière dont la religion s’est adaptée au contexte local. L’île compte d’ailleurs une dizaine de grands temples et de nombreux autres lieux de culte plus modestes, qui sont aussi des centres culturels dynamiques.
Au-delà du culte, ces temples sont des lieux de vie qui rayonnent bien au-delà de la communauté « malbar ». Ils proposent des cours de musique carnatique, de danse bharatanatyam ou de langue tamoule, ouverts à tous. Ils ne sont pas des forteresses identitaires, mais des pôles culturels qui enrichissent le patrimoine commun de l’île. S’intéresser à la signification d’une statue, questionner la raison d’une couleur, c’est passer du statut de spectateur passif à celui d’interlocuteur curieux. C’est la dernière étape du pacte : non seulement accepter la présence de l’autre, mais s’émerveiller de la richesse de son monde.
Observer la vie réunionnaise avec ce regard, c’est transformer une simple visite touristique en une profonde expérience humaine. L’étape suivante consiste donc à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à voir dans chaque geste de respect, chaque plat partagé et chaque mur coloré, la preuve vivante qu’un autre modèle de société est possible.
Questions fréquentes sur le vivre-ensemble à La Réunion
Pourquoi le créole est-il essentiel au vivre-ensemble réunionnais ?
Le créole est le « Grand Égalisateur » de la société réunionnaise. C’est la langue du marché, du voisinage et de l’affectif qui transcende toutes les origines ethniques et religieuses. Parler quelques mots de créole n’est pas un gadget touristique mais une reconnaissance de la véritable identité de l’île.
Comment la gestuelle accompagne-t-elle le créole ?
Le créole est une langue vivante qui s’accompagne de gestes spécifiques. Le « signe de tête » accompagnant un « Oté ! », le sourire chaleureux, le ton musical sont essentiels pour une communication authentique. La langue s’apprend autant par l’observation que par les mots.
Existe-t-il des proverbes créoles sur le vivre-ensemble ?
« Tout’ band’ zannimo i manz ansanm, mé zot i dorm pa ansanm » (Tous les animaux mangent ensemble, mais ils ne dorment pas ensemble) illustre parfaitement la philosophie réunionnaise : partager l’espace public tout en respectant l’intimité de chacun.